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« Hugo, le sans peur de Rodin »

Texte publié encore une fois à l'occasion des 70 ans de l'ouverture de la Maison de Victor Hugo à Vianden, en 1935

de Claude FRISONI, président des Amis de la Maison de Victor Hugo à Vianden

Article légèrement revu, publié d'abord dans Robert Theisen (éd., photos), Luxembourg Sculptures. Skulpturen. Sculptures, Steinsel, éd. IIlots, 2001, p. 191.


C’est en 1883, alors qu’il travaillait sur un premier buste du poète, qu’Auguste Rodin a rencontré Victor Hugo. L’artiste, fortement impressionné par le poète, livre en quelques mots les sentiments qu’il lui a inspirés : «La première fois que je vis Victor Hugo, il me fit une impression profonde ; l’œil était magnifique ; il me parut terrible ; il était probablement sous l’influence d’une pensée de colère ou de lutte, car son expression naturelle était plutôt celle d’un homme bon. Je crus voir un Jupiter français ; quand je l’ai mieux connu, il me parut tenir plus de l’Hercule que du Jupiter.»1)

C’est cet hercule de la pensée qui contemple l’Our, le long de la maison où il trouva refuge, au cœur de Vianden, dont la silhouette du château inspira quelques-uns de ses plus surprenants dessins. Le buste de Victor Hugo par Rodin érigé sur le pont de l’Our, fut offert par la République Française à la ville de Vianden, en signe de reconnaissance. Dans un article publié en 1935 dans Les Cahiers luxembourgeois, Joseph Hansen s’enthousiasme : «Le poète est là, devant nous, concentré dans des méditations aussi graves que tumultueuses, le large front incliné vers le mystère et sillonné de rides profondes qui font songer à une terre soulevée par des convulsions volcaniques, la tête auréolée d’un vol de flammèches par des cheveux en tempêtes. Sous l’apparente sérénité de la contemplation divine, règnent le tumulte et le chaos.» Le lyrisme de l’auteur s’explique autant par son admiration pour Hugo, que par la situation politique de l’époque. En 1935, c’est en effet le cinquantenaire de la mort de Victor Hugo, c’est la date choisie par un groupe de lettrés luxembourgeois pour créer la Maison de Victor Hugo à Vianden et c’est, évidemment, la consolidation du régime nazi à un jet de pierre des Ardennes luxembourgeoises. Joseph Hansen rappelle d’ailleurs qu’alors que des Luxembourgeois épris de démocratie entendaient profiter du cinquantenaire pour diffuser le message humaniste du poète, des voix s’étaient élevées au Grand-Duché même pour attaquer avec virulence l’homme et son œuvre. Le buste de Rodin allait lui-même vivre l’affreuse réalité de ces années de boue, de sang et de larmes. Enlevée par les habitants de Vianden avant l’invasion des troupes nazies, la précieuse sculpture fut cachée afin d’éviter sa destruction par les envahisseurs fascistes qui n’auraient pas manqué de s’en prendre à un symbole aussi marquant de la tolérance, de la générosité et des convictions européennes, tant la personnalité même d’Hugo allait à l’encontre de leurs idées méprisables. Après la libération, le buste fut recherché avec empressement et inquiétude, les événements tragiques qu’avait vécus la ville, notamment lors de la contre-offensive allemande durant la bataille des Ardennes, ayant éloigné des préoccupations quotidiennes des Viandenois, le sort de la sculpture. C’est un événement triste qui allait permettre de retrouver l’objet précieux. Lors d’un des premiers enterrements célébrés tout de suite après la guerre, on retrouva l’œuvre de Rodin, soigneusement dissimulée dans le corbillard. Hugo allait enfin pouvoir retrouver la lumière et veiller sur sa ville d’adoption avec ce regard profond que le sculpteur avait si bien su rendre. En 1948, en présence de LAR la Grande-Duchesse Charlotte et le Prince Félix, de Robert Schuman, représentant le gouvernement français, et de toute la population de Vianden, la Maison du poète, restaurée et aménagée en musée, fut rouverte sous les yeux de bronze de celui qui avait proclamé aux peuples son utopie d’avoir «pour patrie le monde et pour nation l’humanité ». Cette cérémonie émouvante quelques années après la fin du cauchemar qui, comme la préservation de la Maison de Victor Hugo et la permanence de son héritage au Grand-Duché, devait tant à Anne Beffot, rend plus forts les mots écrits par Joseph Hansen en 1935 : «ainsi donc, malgré l’épouvante qui le saisit à la vue des horreurs de l’univers, ‘grande roue qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un’, Victor Hugo garde une foi optimiste en une réconciliation universelle … ».

Les rencontres entre Rodin et Hugo, entre Hugo et le Grand-Duché , entre le message du génie et l’ardeur démocratique de Luxembourgeois humanistes, entre l’Histoire et la force de la pensée, entre le talent du plasticien et celui de l’écrivain … sont tout entières résumées par l’affection que portent au bronze, que ni la médiocrité des pleutres ni la cruauté des barbares n’auront pu détruire, les descendants de ceux qui accueillirent l’exilé avec chaleur et hospitalité.

Deux cents après la naissance de Victor Hugo, l’œuvre de Rodin restitue avec une vérité et une puissance que le temps n’a pas altérées l’image d’un homme de convictions, d’un homme de principes, d’une homme d’action, d’un visionnaire, Chevalier Bayard des lettres, qui, s’il ne fut pas sans reproches, prouva avec ces armes redoutables que sont l’encore et la plume, qu’il était sans peur.


Notes de bas de page

1) Cité par Dujardin-Beaumetz dans ses Entretiens avec Rodin publiés en 1913.


Bibliographie

Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Besançon, Victor Hugo vu par Rodin, catalogue de l'exposition du même titre à Besançon du 4 octobre 2002 au 27 janvier 2003, Paris, Somogy éditions d'art, 2002.

 

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