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Bicentenaire de la naissance de Victor hugo

Discours le 26 février 2002 à la Bibliothèque nationale du Luxembourg à l'occasion du bicentenaire de Victor Hugo

de Frank WILHELM, vice-président des AMVHV, professeur au Centre universitaire de Luxembourg

Publié le 22.02.2002 dans le supplément Livres - Bücher du Tageblatt, Esch-sur-Alzette.


Excellences,
Madame la Ministre,
Mesdames et Messieurs,

Le jour du bicentenaire de la naissance de Victor Hugo, je voudrais commencer par dire une platitude. Cet homme que l'on va célébrer comme penseur, comme artiste, comme homme politique, comme patriote, comme Européen, comme père de famille, comme défenseur des marginaux, voire comme amant, était d'abord ... un écrivain.

C'est la raison pour laquelle nous avons tenu à le présenter comme tel dans le sanctuaire luxembourgeois du livre et de l'imprimé en général, notre Bibliothèque nationale. Autour de nous, vous pouvez donc voir les fonds hugoliens de la BnL.

Les rapports de Victor Hugo, grand producteur de textes, au livre sont complexes. Jeune, il a littéralement dévoré certains ouvrages, comme la Bible ou les poètes latins (Horace, Virgile) ; à la fin de sa vie, il lisait de moins en moins, disant : «Une vache ne boit pas de lait.»

L'édition artisanale

Il débute très tôt dans les lettres et remporte, adolescent, des prix littéraires qui lui valent publication de ses premiers textes. Il ne publie pas à compte d'auteur. Dans le premier tiers du XIXe siècle, les conditions de l'édition prévoient que l'auteur cède à l'éditeur le droit de publier son œuvre pour un an environ. Généralement le tirage est de 1.000 exemplaires rapportant chacun 1 franc, soit 25 % au créateur. Hugo a commencé à publier à ces conditions. Après un an, on pouvait soit reconduire le contrat, soit céder l'ouvrage à un nouvel éditeur. S'il restait un stock de l'ancienne édition, le nouvel éditeur pouvait racheter ces invendus au rabais pour les remettre en vente, souvent avec une nouvelle couverture. Les premiers éditeurs de notre auteur sont des artisans. Ce qui frappe, c'est le mauvais papier utilisé, la typographie médiocre, les caractères usés, les textes fautifs. Louis XVIII tenant en main un de ces volumes que le débutant lui avait offert aurait dit : «C'est mal fagoté.» Un noble ruiné devenu éditeur, le marquis de Persan, publia ses Odes et Poésies diverses (1822), mais ne put éviter un litige avec le poète. Han d'Islande (1823, 4 volumes) ne comportait pas le nom de l'auteur. Il eut aussi un éditeur dont le nom reste connu: Ladvocat. Mise en page élégante, caractères de choix, papier de qualité, frontispices sur acier. Devenu auteur à succès, Hugo multipliait les contrats éditoriaux.

Un palier fut franchi avec le contrat qu'il signa avec Gosselin, qui comptait Vigny, Lamartine et Balzac parmi ses auteurs. En 1828, un traité prévoyait la republication de Bug-Jargal, de Han d'Islande, des Orientales, plus l'édition de futurs titres: Le Dernier Jour d'un condamné (1828) et Notre-Dame de Paris. Le grand roman médiéval ne sortira qu'en 1831, l'auteur devant se séquestrer lui-même - avec une bouteille d'encre - pour en mener à bonne fin la rédaction, menacé d'une forte amende en cas de non-respect du contrat. Chez l'éditeur Renduel, Hugo a eu la chance de travailler avec des illustrateurs de tout premier ordre, comme Nanteuil, Boulanger, Tony Johannot. Leur talent contribua aussi à lancer et à maintenir en vie certains mythes hugoliens, à l'image d'Esméralda et de sa chèvre blanche.

Vers l'édition industrielle

Un palier est franchi en 1838 quand Hugo vend pour dix ans les droits de ses œuvres à une véritable société commerciale, Duriez et Cie. Ce contrat lui valut 300.000 francs et comprenait la reprise de 42.000. Successivement cette société publia Ruy Blas, Les Rayons et les ombres, Le Rhin et Les Burgraves. En 1839 la société était passée entre les mains de banquiers et de fabricants de papier - comme dans un roman de Balzac - dont le contrat n'allait expirer qu'en 1851. On voit que les lois économiques du capitalisme sauvage n'ont pas épargné une œuvre poétique, dramatique et romanesque tout entière vouée à la défense des droits de l'homme, notamment de la liberté d'expression artistique.

Les années 1840, si elles apportent définitivement la fortune à Hugo comme écrivain, sont pourtant trompeuses : il n'allait plus publier d'œuvre littéraire nouvelle avant 1853. C'est qu'il avait entre-temps amorcé sa carrière politique, ayant été élu à l'Académie française et élevé à la pairie par Louis-Philippe, en attendant d'être élu représentant du peuple en 1848.

L'entrée en exil, en décembre 1851, après le coup d'État, était un risque considérable pour l'écrivain. Bien qu'installé d'abord à Bruxelles, capitale d'un pays dont les élites étaient francophones, il était coupé de son public privilégié. Les premiers livres qu'il publiera seront édités par des Belges, par exemple: Châtiments (1853) par Henri Samuël, l'imprimeur du Grand-Ducal Félix Thyes, le premier de nos auteurs francophones. Pour Les Contemplations (1856), recueil poétique dont la vente lui permettra d'acquérir Hauteville House dans l'île anglo-normande de Guernesey, il s'adressera à des éditeurs français: Jules Hetzel, lui-même exilé, et Michel Lévy. Le plus grand succès éditorial fut atteint avec Les Misérables (1862), dont l'edition princeps en dix tomes parut à Bruxelles à l'initiative d'une association de nouveaux éditeurs, les Belges Albert Lacroix et les frères Verboeckhoven. L'exemplaire de cette édition qui appartient à la Maison de Victor Hugo à Vianden est exposé aujourd'hui dans une des vitrines de la Salle Mansfeld de la BnL. L'édition bruxelloise fut suivie de l'édition parisienne par Pagnerre (dix tomes en cinq volumes, illustrés), dont un exemplaire se trouve dans une collection particulière à Luxembourg. Le peintre ettelbruckois Michel Sinner, qui rencontra Hugo et lui montra ses portraits des personnages des Misérables dans l'espoir de se voir confier l'illustration du roman, ne put obtenir cette faveur. L'auteur et les éditeurs avaient depuis longtemps traité avec d'autres artistes.

Jamais un livre n'avait connu une telle débauche promotionnelle; des centaines de journaux publièrent des bonnes feuilles, des échos, ces comptes rendus critiques, par exemple le Luxemburger Wort, le Courrier du Grand-Duché de Luxembourg, L'Union, L''Écho du Luxembourg à Arlon. La Trier'sche Zeitung contient une réclame pour une contrefaçon en allemand, mais le marché de l'édition pirate avait surtout été pratiqué en Belgique jusqu'en 1852. Les livres de la fin de l'exil furent encore publiés par Lacroix et Verboeckhoven: William Shakespeare (1864), Les Travailleurs de la mer (1866), Les Chansons des rues et des bois (1865), L'Homme qui rit (1869). Pour l'anecdote, l'on notera que le contrat des Misérables rapporta 300.000 francs or à Hugo.

La première édition parisienne (Hetzel) des Châtiments (1870) connut un immense succès, après la chute de l'Empire et suite au double siège de Paris. En 1872, L'Année terrible, recueil poétique qui expose sa vision de la guerre franco-prussienne et de la Commune et fut rédigé en grande partie lors du séjour à Vianden, fut éditée par Michel Lévy. La MVHV possède l'exemplaire dédicacé par l'auteur à son ami luxembourgeois, le député-maire Adolphe Pauly de Vianden. Les autres éditeurs de la fin de la vie de Hugo furent Calmann-Lévy et Hetzel associé à Quantin qui firent paraître l'édition dite ne varietur, en attendant celle dite «de l'Imprimerie nationale» (1904-1952, 45 volumes) qui fit longtemps référence. Deux éditions d'Œuvres complètes constituent aujourd'hui les instruments de travail incontournables des chercheurs : l'édition dite «chronologique» dirigée par Jean Massin (Paris, Club français du livre, 1967-1970, 18 tomes dont deux de Dessins et lavis) et l'édition de la collection «Bouquins» de chez Robert Laffont (1985-1989, 15 volumes) dirigée par Jacques Seebacher (rééditée en 2002). Ces deux éditions font partie des collections de la Maison de Victor Hugo à Vianden, de même que celle de l'Imprimerie nationale. Les deux premières sont exposées à la BnL à l'occasion du bicentenaire.

Un auteur face au livre comme objet commercial

Face aux «épiciers» de la vente de livre que sont les éditeurs, Victor Hugo savait se défendre. S'il était presque indifférent quant à la présentation matérielle de ses livres sortant des presses, il surveillait de près les conditions financières des contrats avec les éditeurs : sa seule source de revenus (avec les recettes des représentations théâtrales). Il ne pouvait pas se prévaloir, comme Chateaubriand, Lamartine ou Vigny, d'un patrimoine familial.

Il n'était pas bibliophile et, dans sa vie privée ou professionnelle, n'était pas amateur de «beaux livres» comme objets de collection: il n'avait pas les goûts dispendieux du comte (luxembourgeois) de Mansfeld, un des plus grands collectionneurs de son temps, lequel a donné son nom à cette salle de la BnL. Ce qui intéressait Victor Hugo, c'était l'impact de son écriture sur le public. Son style si particulier, fait de ruptures de ton, avec des niveaux de langue très variés, témoigne de son désir de viser large. L'évolution du marché livresque de l'artisanat individuel vers l'exploitation à grande échelle se remarque dans sa production: de l'intimisme lyrique, il est passé insensiblement à la narration poétique, souvent journalistique, ou au récit romanesque à prétention épique.

La Maison de Victor Hugo à Vianden, qui rouvrira ses portes officiellement le samedi 11 mai 2002, s'intéresse aussi à la question éditoriale. En particulier, nous y rappelons qu'en 1853, le Gouvernement impérial fit pression sur son homologue luxembourgeois pour empêcher l'entrée sur territoire français des Châtiments. Or, l'éditeur avait trouvé moyen d'imprimer des feuillets isolés du recueil à un format de poche, de façon à ce que l'on pût les cacher dans des bustes de Napoléon III !

Ainsi, les relations entre Victor Hugo et son éditeur touchent directement la situation politique du moment.

Je vous remercie pour votre attention.

 

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