„Les Misérables“ de Ladj Ly

CRITIQUE DE FILM

„Les Misérables“ de Ladj Ly Entre misère sociale et violence policière

 

 

Grâce à la scène de la rencontre de Cosette et de Jean Valjean, la ville de Montfermeil (située dans le département de la Seine-Saint-Denis en région Île-de-France), entrée dans la littérature avec le célèbre roman de Victor Hugo, „Les Misérables“ (1862), sert de toile fond au film éponyme de Ladj Ly, fiction coup de poing primée par le Prix du jury du 72e Festival de Cannes, où police et jeunes des banlieues s’affrontent violemment, surtout après une bavure policière …

 

„Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de

mauvais cultivateurs“. (Victor Hugo, „Les Misérables“, Première partie, livre V, chapitre 3)

 

Le célébrissime roman de Victor Hugo intitulé „Les Misérables“ (1862), traduit dans le monde entier et adapté de nombreuses fois au cinéma (que l’on songe seulement à la version de Jean-Paul Le Chanois en 1957, celle de Robert Hossein en 1982 ou encore celle de Jean-Pierre Guérin en 2000 avec Gérard Depardieu). Bien qu’il ne s’agisse pas d’une adaptation au sens strict, mais d’une production puisant dans le réservoir hugolien et ses références – tant au niveau des personnages que des situations, le film du réalisateur et scénariste Ladj Ly reprend le flambeau d’une longue tradition mettant en évidence non seulement la transhistoricité et l’extrême ductilité de l’œuvre de Victor Hugo, mais encore la volonté de Ladj Ly de faire un zoom sur la misère sociale et le climat généralisé de crainte et de violence qui règne dans certains territoires paraissant abandonnés par la République. Le réalisateur embarque le spectateur dans un tourbillon cinématographique d’1 h 45 minutes qui sera considéré par les uns comme une simple collection de clichés ressassés sur les problèmes de délinquance, de trafic de drogues, de violence banalisée dans une cité de banlieue, etc. ; comme un opus militant qui oscille entre une odyssée allant de l’ombre à la lumière (que l’on songe au dernier plan du film) et une cristallisation sur fond de „couleur des temps“ (pour reprendre une expression employée par Hugo dans sa préface de „Cromwell“), par d’autres. Qu’on la salue ou qu’on la déplore, cette œuvre cinématographique, de par son authenticité et sa brutalité à la fois physique et psychologique, ne laissera personne indifférent.

À qui s’adresse l’appellation „Les Misérables“, volontairement reprise et assumée par Ladj Ly ? Ce dernier, après une scène aux accents oxymoriques de liesse sur fond de victoire des Bleus à la Coupe du Monde (qui est toujours un moment fort de communion et de

 

célébration identitaire), embarque le spectateur entre les tours austères de la cité des Bosquets, à Montfermeil (dans le fameux „93“) où la misère sociale sous toutes ses formes le dispute à une violence exercée sur les esprits et sur les âmes. C’est l’univers que découvre le brigadier Stéphane Ruiz (Damien Bonnard), fraîchement débarqué de Cherbourg pour se rapprocher de la mère de son fils. Ce dernier fait équipe avec deux „Bacqueux“ (la BAC étant la brigade anti-criminalité) d’expérience Chris (dit „Cochon rose“, Alexis Manenti) et Gwada (Djebril Dider Zonga), un duo qui compose avec les dealers, les Frères musulmans et les gitans pour obtenir la paix sociale, au prix d’un certain d’accommodements avec la loi, incarnée également par le maire de Montfermeil (Steve Tientcheu), qui n’hésite pas à la transgresser quand ses affaires ou la situation l’exigent. Le drame policier de Ladj Ly met ainsi en scène un certain nombre de Gavroche et de Cosette des cités, ni tout à fait innocents ni tout à fait coupables (à l’instar des héros de tragédie) au nombre desquels figure le jeune Issa, adolescent à problèmes ayant dérobé un lionceau au cirque Zeffirelli tenu par des gitans, et dont l’interpellation, au milieu du chahut et du caillassage, se termine par la blessure conséquente qu’il subit – due à un tir de flash-ball (provoqué par Gwada). Or comment cette gérer cette bavure policière alors même qu’elle a été filmée par le drone d’un autre gamin de la cité, „Buzz“ (Al-Hassan Ly), que préoccupent habituellement plutôt les jeunes filles se dénudant ? Cette „faute tragique“, fondamentale et démesurée, va non seulement nécessiter des pourparlers sérieux entre les „influenceurs“ du quartier, mais encore provoquer une émeute (comparable à celle du cabaret Corinthe) sur fond de guet-apens mâtiné de vengeance

En définitive, le film de Ladj Ly, qui met en scène – avec justesse et une bonne dose d’adrénaline – seulement vingt-quatre heures de la vie d’une cité de Seine-Saint-Denis, constitue à la fois du bouillon de cultures et du magma au bord de l’éruption. Montfermeil, ville de tous les Thénardier, tient de la plongée sans concession dans le monde des cités ainsi que d’un manifeste sur la condition de ceux qui y habitent (ce qui finit par humaniser même les policiers de la BAC), et restitue avec sauvagerie l’atmosphère de guerre urbaine (déjà ressentie en 2005). Au final, un thriller urbain fougueux agrémenté d’une réflexion sociale cinglante sur l’état actuel de la banlieue parisienne.

 

Franck COLOTTE

https://www.youtube.com/watch?v=cr30B_ov6pI

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